
Photographes
Camille Hervouet
Valentine Vermeil
Remi Carayon
Yannick Labrousse
Cédric Martigny
"Depuis trois années, le choix des projets photographiques réalisés dans le cadre de la résidence d’artistes de LaMétive s’est orienté vers les questions du document photographique et du dialogue possible entre les artistes et le territoire.
« Tout territoire, nous dit François Yves Morin, est un ethnoterritoire. Il n’y a de territoire qu’à partir du moment où un groupe humain entre en relation durable avec une aire topographique, où il interagit avec une portion de la croûte terrestre ». Il n’y a de territoire qu’habité, transformé, sculpté par la pensée et la main de l’homme. La Creuse a toujours présenté ce paysage vierge d’apparence, visiblement naturel ; les plaquettes publicitaires ventant un tourisme vert et un contact retrouvé avec les éléments et une nature inchangée. Pourtant les photographies présentées ici nous montrent un paysage habité ; elles interrogent les liens que nous entretenons avec notre environnement et nous parlent de l’importance de retrouver un usage des lieux.
Le projet, nous dit Gilles A. Tiberghien, est « l’ensemble des processus intellectuels et plastiques, théoriques et pratiques, au moyen desquels, ou plutôt à travers lesquels, une intuition vient à prendre forme ». (Gilles A. Tiberghien, « forme et projet », Les carnets du paysage
n°12.)
Chaque photographe accueilli en résidence invente son travail in situ : le projet naît ainsi de l’endroit, il est traversé par lui et sa forme s’élabore pour ainsi dire en bonne entente avec le lieu et les habitants. Pour un temps, le photographe s’est fait le pratiquant des chemins, des bois, des maisons, des lieux de travail, etc. Il s’invite même parfois chez les habitants, se met en scène dans le paysage, scrute les plus infimes gestes de la vie quotidienne.
La puissance descriptive et la distance respectueuse de la photographie nous permettent ici de dessiner une géographie mentale : ces photographies ne s’imposent pas par leur « vouloir-dire », ne se proposent pas comme un type de discours. Nul bavardage ne vient encombrer la simplicité claire de leur écriture. Le « principe d’équivalence avec l’objet représenté » (Michel Poivert), si caractéristique du document photographique, nous redonne, à nous, spectateurs, la liberté d’interpréter et d’imaginer, de circuler dans ce réseau de traces, de gestes, d’espaces tout inventé. Nous sommes ainsi invités à voyager, à découvrir un ailleurs si proche mais parfaitement étranger. L’imagination peut se déployer dans la richesse de plan, de forme, de couleur, de lumière… telle que finalement, nous pourrions dire que jamais nous n’avons vu les choses comme ça.
Ces travaux ont été réalisés avec toute l’attention requise : attention aux choses vues, attention aux paroles recueillies, attention aux fruits de l’action. Il se peut que s’engagent ainsi politiquement les artistes, discrètement et poétiquement, en réalisant des images à l’écoute (Marc Pataut), attentifs à ce qui arrive. Ils proposent ainsi un espace où de nouvelles relations se trament entre le photographe et son sujet, entre la photographie et le spectateur… Comment redonner un sens politique à l’action artistique ? Comment créer de nouveaux liens avec les habitants et l’environnement ? Comment les intégrer en retour dans le processus de création ?
C’est tout d’abord le dialogue engagé avec les sujets que j’entends dans ces photographies muettes. La parole, ici comprise comme ce qui fait de nous des animaux politiques, est au coeur de chaque projet. Le dialogue est nécessaire entre les artistes de différentes disciplines invités à cohabiter pour un temps. Il est essentiel pour mettre en lien, grâce à l’équipe accueillante, l’artiste et les habitants. Il déclenche la réflexion et l’élaboration du travail. Ce dialogue, enfin, évolue lors de la présentation des photographies réalisées en résidence. Le sujet, devenu spectateur de sa propre image ou de son environnement, s’invite dans la réflexion. La photographie permet aussi ce retour sur soi et libère, souvent, des mots rentrés.
Il est important de souligner que, si ces photographies s’offrent comme d’authentiques objets de pensée sur le monde, elles n’ont pas perdu en route leurs convictions. Il n’est donc pas question de laisser au photojournalisme et à l’art « engagé » les seules questions du social.
L’histoire des luttes politiques, l’habitat, le travail sont abordés avec distance, certes, mais avec profondeur également. Les enquêtes iconographiques, livresques, orales menées par les photographes dans le cadre de leur travail les amènent à s’interroger sur les actions de l’homme sur la nature, sur les liens qu’ils tissent avec la communauté sociale, et de son inscription dans l’Histoire. L’action est bien comprise ici par ce qui « commence », ce qui se « met en mouvement » (du grec archein).
Elle est bien le moteur de l’événement digne d’être raconté ici et maintenant.
De cette conscience jaillit l’acte artistique qui, en retour, réinvente du visible. C’est peut-être cette capacité à se laisser traverser par le monde et son histoire telle qu’elle va, son appétit du « voir et entendre », et enfin sa capacité à re-présenter qui permettent au photographe de bâtir une mémoire (cette mère de tous les arts) vivante, une mémoire du temps présent.
Replacer l’homme dans son histoire, interroger son inscription dans le paysage, reconstruire une mémoire tissée de fiction : voilà quelques enjeux qui traversent les photographes accueillis pour un temps dans la Creuse."
Commissariat Cédric Martigny // Cédric Martigny est photographe, lauréat du Prix Roger Pic pour la Photographie de la SCAM et correspondant pour la photographie de laMétive.
Lire le dossier de presse complet et les présentations des projets photographiques.